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Sujet de thèse

Séléné, Éclipses, éclat et reflet (texte intégral)

Mon travail de recherche, portant sur un corpus antique très étendu (VIIIe s. av. J.-C.-Ve s. ap. J.-C.), examine des récits, personnages, lieux, objets et thématiques couramment réunis sous le nom de mythologie grecque, et les analyse comme des points de convergence au sein de réseaux sémantiques complexes.

L’objet de ma thèse de doctorat, la lune et ses représentations dans la mythologie grecque, est resté jusqu’à présent en marge des études modernes. Il n’existe en effet que très peu de monographies sur la lune dans la littérature et la culture grecques antiques. Les ouvrages de C. Préaux (La lune dans la pensée grecque, 1973) et de S. Lunais (Recherches sur la lune, 1979) recensent respectivement les auteurs grecs et latins traitant de la lune et des problèmes astronomiques, physiques et philosophiques qu’elle pose – ces travaux doivent eux-mêmes beaucoup à celui de W. Roscher (Über Selene und Verwandtes, 1890). Le livre à paraître de K. ni Mheallaigh (Selenography : the Moon in the ancient imagination) aborde pour la première fois la lune comme objet de contemplation, de spéculation et de fantasme. Cet astre, à la fois familier et mystérieux, marqué par sa versatilité, médiateur entre les mondes terrestre et céleste, occupe en effet une place particulière dans la perception des Grecs. C’est sur certains aspects de cette perception que se concentre ma recherche : l’angle choisi est celui de la vision (questions d’optique, de catoptrique, d’éclairage, d’illusions…), avec une attention particulière portée aux phénomènes d’apparition et de disparition. Ma thèse est organisée en quatre sections.

Dans la première, il s’agit de répondre à la question : « Que voyaient les Grecs au clair de lune ? », en investiguant l’influence particulière que pouvait avoir la lune sur le mode et le contenu de la vision. Autour de σέλας (l’éclat), terme qui forme la racine de σελήνη, on dégage un champ sémantique associé à un caractère transitoire et fugace ainsi qu’à l’éblouissement généré par l’épiphanie divine. Caractérisé comme changeant mais aussi peu fiable, voire hallucinatoire, l’éclairage prodigué par la lune s’oppose à la stabilité rassurante du soleil. En tant qu’elle reflète d’ailleurs la lumière solaire, comme l’hypothèse en avait été proposée dès les Présocratiques, la lune voit son éclat couramment qualifié de νόθον (bâtard, emprunté, mensonger), ce qui jette un doute sur cette lumière nocturne, toujours mêlée d’ombre, qui tantôt révèle, tantôt occulte. L’étude du fameux rituel thessalien consistant à καθαιρεῖν τὴν σελήνην (faire descendre la lune) permet d’aborder les apparitions et éclipses de la lune sous l’angle de la magie, de la supercherie et des spectres ou φαντάσματα.

Dans un deuxième temps, on s’intéresse à Séléné comme déesse, dont le nom transparent désigne l’une des entités les plus visibles de la nature, mais qui pose (malgré ou à cause de cela) le problème de l’épiphanie divine. Entre les deux notions, celle de la déesse qui fait partie intégrante du paysage religieux et celle de l’astre, il faut s’accommoder d’une ambiguïté irréductible, les attributions de l’une et les connotations de l’autre s’enrichissant mutuellement. Ce problème en recoupe un autre, celui de la représentation par l’homme des divinités visibles ; les ambivalences de l’iconographie, où Séléné se confond souvent avec Nyx ou Éos, couplées au manque de descriptions d’épiphanies de la déesse-lune, rendent lacunaire l’idée que l’on pourrait se faire de son apparence véritable, bien que les nombreuses assimilations syncrétiques, dès l’époque classique, avec d’autres divinités (Artémis, Hécate, Perséphone, Aphrodite…) contribuent à la définir à l’intersection d’axes sémantiques multiples : féminité, magie, mort, amour. En définitive, c’est comme oeil du ciel, formant un couple avec Hélios, que la Lune se manifeste dans les actions humaines, souvent clandestines, qui se déroulent sous son regard : tantôt complice, tantôt témoin à charge, elle est une instance de surveillance tour à tour discrète et indiscrète.

La troisième partie aborde le mythe d’Endymion amant de Séléné, et s’interroge sur le sens de son sommeil éternel doublé d’immortalité, en relation notamment avec la vision onirique. S’il apparaît évident que la figure d’Endymion permet de représenter le sommeil comme intermédiaire entre mort et immortalité, ce que mettent en relief les principales sources du récit (scholies à Apollonios de Rhodes, iconographie funéraire romaine), il est tout aussi important de se pencher sur la nature de la relation amoureuse entre le jeune endormi et la déesse-lune. À l’instar de Tithon, amant d’Éos qui obtint l’immortalité sans conserver l’éternelle jeunesse, Endymion illustre les dangers de la théolepsie. Objet d’un désir frustré, le personnage oppose à l’oeil céleste de la lune, sans cesse dirigé vers lui, ses propres yeux clos. Ce paradoxe de l’amant assoupi incite à se pencher sur la question du rêve, moyen privilégié de communication avec le divin. En constatant l’importance culturelle des rêves épiphaniques, tant chez les poètes que dans les traités d’onirocritique ou dans les témoignages de rites d’incubation, on peut s’étonner que l’histoire d’Endymion ne comporte aucune mention d’un songe et que, par contraste avec l’Aphrodite de l’Hymne homérique, Séléné ne sorte jamais son amant du sommeil, poussant jusqu’à l’extrême la logique anti-épiphanique propre à la lune.

En dernier lieu, c’est la question du reflet qui nous occupe, puisque l’on a pu constater la position de l’astre au carrefour de tous les regards, à la manière d’un miroir. La comparaison est d’ailleurs récurrente dans des sources textuelles variées, dépassant les similitudes de forme et d’éclat. À l’échelle cosmique, la lune réfléchit la lumière du soleil, mais peut aussi recevoir sur son « visage », dessiné par ses taches, l’empreinte d’éléments terrestres. Proche de la Terre en termes de distance et de nature, elle peut être représentée comme un monde parallèle habité, comme chez Lucien qui imagine un miroir installé sur la lune et permettant de voir tout ce qui se passe chez les hommes. La lune est dès l’Antiquité le miroir idéal du philosophe, un lieu où il est possible de projeter une réalité fantasmée tout en posant un regard distancié sur ses semblables. Mais la lune offre aussi une version singulière du miroir érotique, attribut de la beauté et de la séduction. Avec Hylas, attiré dans la source sur laquelle il se penchait, et Narcisse, condamné à la contemplation infinie de son reflet, Endymion partage une situation où la réflexivité n’implique pas la réciprocité et où le regard amoureux est comme arrêté par un miroir, surface de l’eau ou de la lune. Dans une culture où le reflet n’était pas pensé, comme à l’époque moderne, en termes de fidélité, mais plutôt d’accès à une réalité autre (illusion ou au contraire révélation d’une vérité cachée), la lune remplit bel et bien un rôle spéculaire.

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